Interviews

« Adrien- Salut Thierry, Merci d’avoir accepté cette proposition de discussion à distance. Alors oui on pourrait parler de Kronstadt, qui va bientôt sur ses trois ans d’existence de groupe. Même si on se connaît depuis longtemps et qu’on se voit aussi pour faire d’autres trucs que de la musique, vu qu’on a des styles de vies pas bien éloignés. En ce moment c’est la musique qui nous rassemble. C’est une période intense là, on a de bons retours par rapport au disque, on revient de tournée en Espagne et on nous invite ici et là. Là on surfe un peu sur la vague d’intérêt pour le punk-rock chanté en français…mais ça fait des années et des années qu’on fait partie d’un bon réseau punk ou activiste, donc ça simplifie aussi les choses pour nous en retour. »

 

« REST- vous êtes deux groupes assez différents dans la zique mais pas si éloignés que ça dans les idées qui sont assez mises en avant dans vos textes et puis dans ce zine report?

Manu et moi ça commence à faire longtemps qu’on se connaît, bien avant l’existence de nos groupes respectifs. On s’est rencontrés dans des concerts en Bretagne avec pour point commun la musique crust et les fanzines. Je crois que c’est le point de départ. Ensuite, au niveau lillois, je crois que c’est une date commune Traitre/Litovsk/Syndrome 81 vers 2013/2014 si je me souviens bien. Au niveau collectif, on a tout de suite ressenti une proximité et des points communs, comme le fait de se bouger sur des luttes ou activités commune, d’écouter des musiques similaires, d’avoir à peu près les mêmes sapes, et puis une relative mixité mecs/meufs autour de nous, même si on a beaucoup de progrès à faire niveau féminisme, au niveau de qui occupe la place, qui s’occupe de quoi. Les rôles sont encore trop genrés… 

On met «naturellement» ces idées d’autogestion et la chose politique en avant, on ne se concerte pas avant et ça ne fait pas partie d’un programme. On baigne simplement là-dedans et ça fait partie de nous et de notre manière de communiquer. Mais ce n’est qu’une des facettes de nos univers. Ils sont  aussi peuplés d’illustratrices, de danseurs, de poétesses, de sportives et de cuistots, de soignant-es et d’enfants… »

 

« REST – Pour ceux qui l’aurait raté, il y a une émission radio sur France Culture sur le punk avec l’intervention de Manu et Guéna c’est très pertinent ce qu’ils nous racontent. N’hésitez pas à interroger vos moteurs de recherche informatisés ou me demander…et pour reprendre le fil de l’interview, c’était comment cette tournée les conditions «pratiques», les rencontres… tu avais pris ta valise de zines, t’as ramené des trucs?

Et bien, les contacts venaient pour une bonne part de Manu et de sa bonne maîtrise de la langue et de la culture anglo-saxonne.  Pour ma part, quelques contacts et puis un mail un peu type ont suffit. On ne s’est pas passé de Facebook, tu me diras, pour la tournée espagnole aussi, mais beaucoup moins.

J’avais entendu plus d’une fois que les conditions d’accueil au Royaume-Uni étaient limitées. Mais à la vérification, ça c’est très bien passé. On a tourné, comme en France ou ailleurs, dans un réseau de gent-es amateurs, eux et elles même musicien-nes. Avec des petits apparts, devant se lever tôt le lendemain pour aller bosser, etc…il faut simplement prendre acte de ça et ne pas trop en attendre des organisateur-rices.

Pour la valise, non, j’avais la flemme. Mais j’ai fait la rencontre de plusieurs fanzineus-es, comme Richard à Manchester du très bon fanzine One Way Ticket To Cubesvile, et plus récemment de The Vegan’s Guide. Et puis le très bon Hydra Bookstore de Bristol, et aussi le Cowley Club à Brighton, lieu où on peut trouver Isy, la rédactrice du fanzine comic Morgenmuffel, membre de la cantine mobile TeaPot… »

 

« REST- Kronstadt fait partie de la «nouvelle scène» oi! avec des textes assez sombres et politisés?

C’est une manière de voir les choses, mais je trouve qu’on ne peut pas réduire Kronstadt à une scène Oi! ou à une scène particulière…parce qu’on est pas tous skins dans le groupe, parce qu’on fonctionne de la même manière que tout un tas d’autres groupes d’autres styles différents, parce qu’à Lille il y a certes des skins politisés, millitant-es ou sympathisant-es de tout un tas de causes, mais parmi des personnes avec d’autres influences et repères. 

C’est vrai qu’en peu d’années, ici il y a eu Traitre, il y a eu Douche Froide, souvent avec les mêmes personnes. Au même moment Syndrome 81, puis Litovsk, puis Zone infinie…et à Paris Rixe, Bromure, qui en rajoutaient une couche sur ce qu’avait déjà entamé Gonna Get Yours puis Lion’s Law. Ça peut donner l’impression d’un mouvement, vu que tout ça reste du punk. Mais la réalité est plus nuancée…

Pour le côté sombre et politisé des textes, ça dépend desquels tu parles. Souvent il y a plusieurs niveaux de lectures. Ils peuvent dépeindre des états d’âmes et effectivement ce n’est pas très brillant. Mais ensuite il y a souvent des pistes évoquées ou des échappatoires, des débuts de solutions…après il y a des textes plus premier degré, qui parlent du mouvement contre la loi travail,  la police, l’exil, et même là il n’y a pas de sentences définitives, mais avec un côté «si on s’y mettait vraiment, à plusieurs, on y arriverait». 

 

REST- Oui je parle de oi! mais c’est plus vraiment la oi! “à l’ancienne” c’est comme le mot punk qui veut plus dire grand chose tu peux nous parler de votre public d’ailleurs?

Je connais un tas de gens pour lequel être punk c’est vraiment important dans la vie et je peux t’assurer que ça veut dire beaucoup pour eux. 

 

REST- Ah oui je suis d’accord sur l’importance d’un mouvement, mais le mot punk a tellement été trimballé dans telle ou telle soupe capitalo commercio cliché machin que son image est complètement faussée…  c’est plutôt sur cet aspect que je voulais appuyer…

D’autres mettent un pied dans ce délire quelques années, prennent ce qu’il y a prendre et vont ensuite faire leur route ailleurs. Est-ce qu’on doit les considérer comme des traîtres ou des vendus? Je crois pas. Je me dis que le plus important c’est que les personnes prennent confiance en eux et elles, s’affirment et que les pratiques et comportements libertaires contaminent le plus de milieux possibles.

Notre public ce sont des passionnés de musique, des gent-es volontairement à la marge du mode de vie dominant, des smicard-es, quelques zonard-es, des ami-es qui nous supportent de manière inconditionnelle et chaleureuse, d’autres zicos ou se retrouvant aussi sur scène ou non de manière régulière.

 

REST- Jusqu’au artwork du disque qui casse aussi les codes avec un dessin aquarellé du plus bel effet?

Justement pour parler de codes… ralentir le tempo, chanter en français, essayer d’articuler, c’est une manière pour moi de faire une musique plus accessible et compréhensible. J’ai toujours trouvé ça dommage que les paroles de la majorité des groupes que j’écoutais adolescent soient difficiles à comprendre, à distinguer. Je me disais juste qu’elles se reflétaient dans les pratiques, l’autogestion et le DIY, et que c’était plus évocateur comme ça. 

Maintenant, et ayant déchanté de pas mal de choses au niveau des scènes musicales crust, anarcho, je me disais que c’était bien d’assumer ces pratiques, ces paroles, de manière un peu plus larges et simple, sans tout le côté très sophistiqué des looks, des codes, des références…bon, ça reste une tentative assez limité, mais je vois ça comme ça.

 

REST- Ben UVPR? Il dit que Kronstadt c’est l’esprit des squats lillois (et que ça prend aux tripes!)?

C’est qu’il commence à nous cerner le camarade =). Je te le disais plus haut, je pense que sans ces lieux qui ont été ouverts, tenus, défendus, je n’aurais pas rencontré cette équipe il y a plusieurs années. Respect aux personnes qui se sont mouillées pour les ouvrir ces maisons vides! Et d’ailleurs ça continue ici, malgré la dernière loi ELAN qui pénalise durement les squatteurs. »

Salut camarade,

Puisque tu souhaitais en savoir plus sur Kronstadt, notre groupe de punk rock basé à Lille, je t’écris cette lettre qui j’espère te permettra d’en savoir un peu plus sur nous et de rentrer dans notre univers. J’ai pas trop l’habitude d’écrire sur ce sujet et ce que j’exposerais ici n’engagera pas que moi, puisque nous sommes quatre et que je rédige ça tout seul. J’ai bien aimé la manière dont tu proposais cet échange, sur la base de cette présentation et de quelques textes mis en musique. C’est peut-être bête mais ça fait du bien de recevoir ce genre de demandes sans a priori sur notre musique, ce que nous sommes supposément ou la ville d’où l’on vient. Il y a de nombreux rapports factices ou consensuels dans notre scène punk et la simplicité de ta démarche est rafraîchissante, donc merci.

 

On s’est formé dans le courant de l’automne 2016, sur les cendres de nos groupes respectifs (Anxiety Attack, Douche Froide, Makach, Traitre), et c’est la première fois que je montais un groupe avec les trois autres. Ça nous a semblé évident de faire ça, pour le plaisir d’être ensemble, de faire cette musique punk qu’on écoutait, et aussi pour aller de l’avant et ne pas rester sur des histoires personnelles ou collectives se terminant douloureusement. Depuis ce jour, on a un peu un parcours « classique » d’un groupe. C’est-à-dire qu’on a fait assez vite des concerts au bout de quelques mois, qu’on a cherché à s’enregistrer pour sortir une démo cassette (en split avec Litovsk au printemps 2018, pour partir en tournée en Angleterre) et un disque LP 8 titres à la fin de l’été 2018. 

 

J’explique ça pour te dire que ça n’a pas été la galère car on fait déjà partie d’un réseau, depuis de nombreuses années, de personnes d’un peu partout qui sortent des disques, font des groupes, des tournées, organisent des concerts, s’impliquent dans des luttes ou des projets collectifs…donc pour le moment on profite de cette infrastructure, en tant que groupe, et on n’hésite pas à partager nos billes quand on voit que les personnes en face sont sincères et désintéressées.

 

En fait, j’ai du mal à parler du groupe sans évoquer les choses qu’il y a autour, les groupes, les personnes impliquées dans les squatts ou les lieux autogérés, les luttes sociales et les grosses fêtes et cabarets prix libres ou gratuits. Ça fait aussi partie de l’univers du groupe ces choses. On a la chance de vivre à Lille, où pas mal d’énergies et d’initiatives se concentrent. Si tu compares avec des villes de même taille en France, on est plutôt bien lotis. 

 

Pour répéter on a un grand endroit le long du canal, c’est tout défoncé il y a des péniches, des friches, des tags partout. Il est chouette cet endroit, c’est facile d’y faire de la musique et de s’en inspirer. Je suis sûr que ça serait différent, en moins bien, si on faisait de la musique en centre-ville, à devoir se dépêcher pour jouer à l’heure payante. Là où on est, il y a des gent-es qui travaillent le métal, ceux qui bidouillent des jouets ou des instruments électroniques, qui font de la noise, du jazz, ceux qui font de la vidéo… on se donne des coups de mains parfois quand l’occasion se présente. Il pleut ou fait gris la plupart du temps, mais quand le soleil s’y lève ou s’y couche sur un ciel clair, c’est vraiment la classe.

 

Donc on met ces influences plus ou moins consciemment dans notre son et ça donne cet espèce de punk rock…peut être qu’on entend que nous avons joué dans des groupes hardcore, crust, plus rapide, ou au contraire plus oi! ou post-punk. Personnellement, c’est la première fois que je chante vraiment dans un groupe, avec ma voix claire, avant j’avais tendance à hurler des chœurs dans mes autres groupes. Mais là, j’ai tout à apprendre, la technique, l’endurance, dépasser la timidité. Heureusement que les trois autres membres m’aident et m’ont encouragé. C’est comme un nouvel instrument avec un côté physique et sportif en plus.

 

Au niveaux des paroles, on est plusieurs du groupe à écrire chacun de notre côté. Ça parle de manifestations, des choses qui nous obsèdent, des trucs qu’on veut défendre ou qu’on déteste…tu en jugeras avec les paroles que je te mets en pièce jointe. Elles ne sont pas très militantes ou revendicatrices, si tu compares avec des groupes anarcho-punk. Pourtant on joue et évolue dans des lieux similaires et on fait jouer aussi ce genre de groupes. J’aime bien quand on peut interpréter le sens des textes à la lecture. On est plusieurs à lire beaucoup, de tout, de la littérature, de la poésie, des revues plus militantes ou des bds. 

 

Voilà, j’ai aussi hâte de lire ton fanzine, n’hésite pas à en nous envoyer plusieurs, qu’on fasse tourner autour de nous. Il y a pas mal de lecteurs et de lectrices par ici…la musique, la lecture, la photo ou le dessin, c’est les gent-es qui les font, faut que ça tourne, le plus librement et gratuitement possible, on peut s’en saisir, exprimer des choses, marquer notre trace et rentrer dans d’autres univers, faut que ça continu et que ça soit connecté à notre époque. C’est tellement chiant et pauvre la pose hype ou nostalgique du punk ou d’autre chose. 

 

Vous pouvez nous contacter à cette adresse : [email protected]  et écouter notre disque par ici : https://kronstadtlille.bandcamp.com/releases

 

Mauvais rêves

il fuit comme un éclair

des heures à frapper de colère

il trace sans prévenir

laisse que des vieux souvenirs 

des torrents d’images 

des cendres sans odeurs

aucun dieu, aucun martyr

des tombes sans fleurs

un goût de rien, 

un goût de mort

plus que des mauvais rêves

à défaut de jours meilleurs

 perdu dans le néant 

pas d’illusion, des rêves déchus 

espoir malade, aucun traitement

en ligne droite, droit dans le vide  

des nuits qui empoisonnent, 

des jours qui paralysent

être suprême pulvérisé(e)

attendre encore 

un nouveau souffle

symptôme révélateur

du manque et du néant

carence irréversible 

un goût de rien, 

un goût de mort

plus que des mauvais rêves

à défaut de jours meilleurs

 

Fleurs de Sang 

Il est, des jours sans lumières

dont la somme dissipe les songes

à la faveur de la haine

nos regards reflètent des ombres

abîmes de chair béantes

blessures à vif incontinentes

des mémoires traînées dans la boue 

justifierons des vies à genoux

Pas de retour à la normale

Fleurs de sang sur l’pavé

Des fleurs de sang sur l’pavé

Et ces silences qui rendent sourds

Et si l’État m’envoie la Camarde

A la faveur des palabres

nos cris buteront sur les tours

Et on dira que la roue tourne

en invoquant le destin

au fond vos lumières nous détournent

du bruit des bottes, des nuits sans fins.

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